péguy et sa… pugnaceté…ce côté spirituel…en vitrail

[Péguy notre plus pugnace contemporain ? Evoquant, dans Un poète l’a dit, les rapports entre les « (intellectuels) universitaires » et les éditeurs, il fait allusion, entre autres, à « quelques vieux madrés (généralement, il faut le dire, des historiens et des géographes) qui se font de très grosses rentes chez les grands éditeurs en dirigeant des collections importantes, où tout le travail est fait par les subordonnés, par les auteurs des volumes particuliers, des sections particulières, (je ne parle pas des inspecteurs généraux qui signent des manuels qui comme par hasard se trouvent aussitôt dans toutes les mains »). Le Canard enchaîné du 23 janvier 2008, publication péguyenne s’il en est (« il faut parler d’argent comme d’argent » « dans le monde moderne, où l’argent est tout »), fait allusion au ministre de l’éducation nationale du jour qui travaille main dans la main avec l’organisation patronale MEDEF pour pacser entreprise et école : « Le ministre est un spécialiste de l’édition scolaire. Naguère directeur de collection et auteur vedette de Hachette éducation, cet agrégé de lettres était aussi inspecteur général de l’Education nationale et, à ce double titre, prescripteur d’achat de ces ouvrages pour la jeunesse ». (Ici Péguy rit – de se « vouere », comme il dit, en ce « miroüer » comme dit Montaigne.)]

 

Eros de Péguy ne fut pas accueilli avec faveur par les milieux péguystes, sauf en Italie, où, avant même de paraître France, le texte fut traduit (tempo, scrittura, storia – ed eros in péguy) par Angelo Prontera, du « Centre Péguy » du département de philosophie de Lecce, qui, dans une pertinente postface, souligne les connivences entre les insights de Péguy et la pensée de Wilhelm Reich. La seule association Eros-Péguy, incongrue pour les amateurs d’Eros, ne pouvait que dérouter et hérisser les adeptes d’un Péguy figé en « orthodoxie » – mot laid pour mollah, disgracieux, trop « thomomorphe » pour un Péguy non thomiste qui voyait en Saint Thomas d’Aquin « un grand docteur considéré, célébré, consacré ; dénombré. Enterré. ». Orthodoxie tomographe, qui découpe l’écrivain en lamelles copies conformes, où un « bon » Péguy (bon élève, bon classique, bon catholique, bon patriote, bon « père de famille », bon soldat, bon « mort pour la patrie ») est porté aux nues (à lui les ailes d’anges de la « grâce »), aux dépens de l’écrivain politique libertaire, militant rationaliste et ironique, porté aux limites, aux « frontières » comme il dit – celui précisément que l’on n’a de cesse de découvrir et de (re)découvrir.

 

« Pauvre Péguy »

Le Péguy ainsi mis à découvert n’est pas en odeur de sainteté dans les milieux de gauche bourgeois ou qui se la jouent « à la populaire » – « pauvre Péguy », disent-ils, voulant dire par là un Péguy pauvre (au point de songer au suicide), pourfendeur de la bourgeoisie (« On ne saurait trop le redire. Tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple. Et elle l’a précisément infecté d’esprit bourgeois et capitaliste », L’Argent, 1913), un type qui n’a pas « réussi », et ça, c’est mauvais goût aux yeux d’intellectuels actionnaires à résidences secondaires, tertiaires et patrimoniales (pour le catho-gauchiste Henri Guillemin, polygraphe auteur d’un gros Péguy bourré de citations – exonérées de droits d’auteur – et exsudant de fiel, Péguy est ce pauvre type « triste » en proie à une « crise de foie » chronique, quand ce n’est pas, pire, crise de foi !).

En revanche, forte odeur de sainteté pour toute une mouvance péguyenne se sustentant aux mamelles mariales du poète, à sa christianité, à ses casseroles christianitaires (dans l’inépuisable Clio, Péguy se réjouit « qu’un homme ait vu dès 1792 qu’après avoir nourri le Tartuffe clérical il faudrait, il fallait déjà nourrir le Tartuffe humanitaire » – il parle de Beaumarchais, pour son drame en cinq actes, L’autre Tartufe ou la Mère coupable, qu’il urgerait de « (re)découvrir ») où mijote le brouet eucharistique, à sa christianiaiserie paroissiale – ce pourrait être là du Péguy «au second degré », lui qui, dans Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu, s’amuse : « Je suis bon chrétien, dit Dieu » ; « je suis bon français, dit Dieu » – tu parles, Charles !). Mais ce même bon Dieu s’exclame, à l’entrée du Porche : « J’éclate tellement dans ma création » – propos propice à un Péguy qui « s’éclate ».

Péguy aux éclats

Dans cette mouvance, qui monte la garde montante (jeunes gens brillants) et descendante (retraités) autour de l’écrivain (c’est ça, les fameuses « Amitiés », l’office propre de toutes ces sacrées « Amitiés » encagoulant l’Auteur fameux), on puisera, dans nos propres analyses, quelques notations propres à nous faire « (re)découvrir » Péguy – textes parus dans la revue L’amitié Charles Péguy, et « contributés » (il invente ce mot, comme tant d’autres) aux Colloques annuels consacrés à l’écrivain. Les titres se veulent significatifs. N°86, avril-juin 1999, dossier Péguy et le judaïsme : je mets en scène « Judaïsme dans le christianisme » chez Péguy, en montrant, schémas à l’appui, l’imbrication fondatrice et charnelle de ces deux « immensités » dans l’œuvre de Péguy – matériau en vue d’un « Portrait de Péguy en prophète juif ». (Imaginez ça !). Le principe de cette liaison sera repris dans le numéro 111, juillet-sept.2005, consacré à  Péguy et la théologie, avec la présentation insolite d’un « Péguy-au-Shabbat. Théo-poétique du Septième Jour », traduit dans la revue italienne segni e comprensione (mai-août 2006) dirigée par Giovanni Invitto, de l’Université de Lecce.

Le centenaire des « Cahiers de la quinzaine », n°93, janvier-mars 2001, invite à mettre en valeur la qualité exceptionnelle des cahiers consacrés aux persécutions répressions et oppressions dans le monde – « Journalisme d’éternité » érige en modèle – face aux dérives, dévergondages et avilissement des médias – pour tout journaliste, reporter ou écrivain soucieux d’inscrire l’ « événement », cet implacable précipité temporel, dans une durée qui respecte et agrandisse l’être-temps, l’essentielle « durée » bergsonienne de l’homme.

Centième numéro. Hommages, oct.-déc.2002, s’ouvre sur un  « Péguy : baroque, baraka, barocco », qui décrit « une écriture ensemble exacte et débridée, axiale et toute en courbes, sévère et rigolarde, baroque et de justesse, écriture libertaire … venant à nous en forme de baraka » – « baraka » pour dire « bonheur de lecture », expression dont se goberge la critique, et barocco (mot portugais désignant un défaut), pour nous porter « au plus vif de la brèche, de la déchirure, de l’originaire et irréductible défaut de la cuirasse, soit la porte la plus étroite, unique peut-être, par laquelle puisse passer un peu de misérable et divine humanité. »

Pour faire bon poids : n°102, avril-juin 2003, traite de Péguy et l’âme charnelle, syntagme majeur et proprement crucial de l’écrivain. Je me taille un « Péguy, surréaliste de la grâce », aux côtés d’Armand Robin « anarchiste de la grâce », poète, écrivain, homme de radio, traducteur génial, et auteur d’une page lumineuse sur Péguy – à (re)découvrir. Cette grâce péguyenne s’entend moins comme écho d’un « Je vous salue, Marie » que comme, chantée sur l’air de Malbrou(g) s’en va-t-en guerre, dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais, « la romance la plus gracieuse », « ce que le gracieux dix-huitième siècle nous a laissé de plus gracieux ». « Gracieux  XVIIIème siècle » : n’est-ce pas là, grâce lui soit rendue, merveille ? Si Péguy met en lumière  l’unité duelle de l’âme charnelle qui se réfracte en Jésus, il insiste pour dire que ce dernier « a été vraiment et littéralement fait homme », et que la grâce « a été faite temporelle et historique » – affaire humaine, donc, à traiter comme telle. Ce serait, le papal au bestiaire (l’âge d’or, de Bunuel), l’exigence surréaliste même.

 

A propos de Péguy et les positivismes, le n°105, janvier-mars 2004, distingue et oppose « deux races de savants », rigides et dogmatiques (et cupides) d’un côté, souples et critiques (et désintéressés) de l’autre. Péguy a poussé loin une « analyse caractérielle » qui aurait réjoui un Reich ; nous pouvons en faire aujourd’hui un immédiat usage, par la grâce d’une télévision qui étale un large assortiment de « scientifiques » (le généticien, l’astronome, le paléontologue, le biologiste – « Qui n’a point aujourd’hui son ‘petit’ vêtement scientifique » ?) plus soucieux d’honoraires que de recherche. N°113, janvier-mars 2006, Jaurès et Péguy : questions de fond : le « fond », c’est le socialisme même, et les « formes » qu’il doit adopter. Dans « l’un l’autre : du duellisme », est décrite la fracture entre les deux hommes, qui furent amis (Péguy éditeur et soutien de Jaurès) avant de s’opposer violemment. C’est tout de même Péguy qui avait vu juste – et l’on voit les socialismes quelque peu détériorés d’aujourd’hui s’obstiner à refuser les « inventaires ». N°117-118, janvier-juin 2007, publie les Actes du colloque sur Ève poème interminable, jungle d’alexandrins où l’exhumée Mère de l’humanité (« Ô MÈRE ensevelie hors du premier jardin ») aurait peine à reconnaître ses petits. Le titre risqué, « Ève telle qu’en elle-même enfin », m’oblige à serrer de près cette figure de Mère originaire, j’appelle à la rescousse mythologies et représentations archaïques de déesses-mères, moins pour la charge symbolique ou rituelle que pour la puissance sexuelle, féminine et procréatrice, qu’elles recèlent. Et nous voici de plain pied dans le féminisme contemporain.

 

On se marre

Tomber de rideau, provisoire, pour « (re)découvrir » ( !) la puissance d’un Péguy dramaturge, la théâtralité (qui « s’éclate » dans la monumentale Jeanne d’Arc, drame en trois pièces) d’une écriture qu’un Bakhtine qualifierait de « polyphonique », « carnavalesque », « dialogique », « picaresque », où il n’est nul personnage, fût-il ombre passagère (un professeur faisant passer un oral), qui ne prenne vie et densité. Exercices : lire l’hilarant Compte rendu de mandat (« Un autodidacte. Moi, vous savez, je n’aime pas ça, l’autodictature »), ou De la grippe, encore de la grippe, toujours de la grippe, avec son impayable « citoyen docteur socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste », ou La chanson du roi Dagobert (du pur Coluche).

Décembre 2007, le colloque traite de Péguy et l’enseignement. Pour éviter le défilé en cadence tristounette des « hussards noirs de la République », je propose : « Elèves, je vous hais. Une psychanalyse, à la Péguy, de la relation pédagogique. » Haine et psychanalyse – de quoi frémir ! De fait, le projet gêne et capote (kaput, dirait Péguy) ; je profite d’une table ronde finale pour dire quelques mots – voici l’Eros de Péguy en berne. Un auditeur se lève pour dire que Péguy, « pamphlétaire », exagère toujours et caricature. Caricature, Péguy ? Un autre objecte en citant le cas de tel professeur aimé et admiré de ses étudiants. Que ne cite-t-il alors Péguy lui-même, qui a si admirablement et si filialement parlé de ses « maîtres »?

Péguy démonte les structures d’un monde qu’il connaît à fond, de l’école primaire au Collège de France. Portant sur la relation pédagogique un regard d’analyste passionné, il traque dans ses « rudes refoulements » et ses rusés déplacements les mécanismes de l’ « envie secrète » et de la « haine », débusqués entre autres dans la relation fratricide qu’il met en scène dans Les Sept contre Thèbes, avec cette chute qui sonne le glas : « Étéocle attendait son frère Polynice » – pour lui faire la peau ! « Haïssant » mais non « haineux », comme il le précise, il s’emploie à capter et démêler les voix diverses, ambivalentes, contradictoires, venues de loin (inconscient, enfance, culture, argent) qui s’enchevêtrent dans la vocation et la voix de l’enseignant.

 

Précieux et pertinent enseignement pour notre temps, qui manipule avec l’air de se marrer les figures de Péguy, aussi souvent cité que mal lu ou bêtement ou cuistrement parasité. Sachant Péguy grand auteur comique (à découvrir), on se marrera, nous, à voir comment gauchistes, trotskystes et ex ou néo philosophes, eux aussi, sots, s’y sont mis, saucissonnant, ô jésus, la plénitude charnelle des textes, liftant et reliftant les mêmes organes de l’œuvre – tel ce philosophe à ligue qui lui pique le titre « Un nouveau théologien », cet autre radiophone qui s’en fait farcissure, ce néo qui ressort « le grand cadavre » (mais de travers, loupant cet uppercut de Péguy : « ce grand cadavre mort du monde moderne ») et, cerise rouge posé sur crémeuse pâtisserie médiatique, ce journaliste mondain au poil rieur qui fait tinter tout haut (« sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée » – Hugo cité par Péguy, pour renvoyer in extremis à la magistrale démonstration d’analyse littéraire qu’offre Victor-Marie, comte Hugo, Corneille inclus et même Racine), tinter son, oui vous avez bien lu, « trotsko-péguysme 

 

l’hadopi cette maladie qui n’en finit pas

Que penser de tous ces anciens, de Dave à Juvet, commensaux venus bouffer aux râteliers de la télé pour se faire un peu de thune. Pagny, n’en parlons pas, irrécupérable. Pire que Delon. Et les BB brunes, rockeux en couche culotte, petits merdeux à la mentalité de vieux friqueux, une honte eu égard aux génies de ce genre qui du temps de Gong, auraient promu le téléchargement contre la tyrannie des profiteurs du disque. Mais il est vrai que tous ces artistes médiocres, de BB brunes à Maé, ne seraient rien sans cette machinerie industrielle qui a ses entrées dans la machinerie médiatique et savent promotionner cette sous culture pour masses et porcs. Il est normal que tout ce petit monde qui empoche tant de fric défende leurs pourvoyeurs de thune. Même Lavilliers s’est fourvoyé. Quelle honte !

Et si on demandait, en poussant la logique commerciale

 

               rodinscot     "  gardez les yeux ouverts "…au fil de l’eau

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